Editorial de la revue Dire automne 1994. Texte de Henri Gougaud


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 photo Geoges Haibach

Les contes sont des êtres vivants , de petits êtres semblables à des oiseaux invisibles. Les Esprits (les anges?) sont leurs bergers, et les forêts leurs pâturages. Ils se nourrissent de la force des arbres et attendent là que l'on ait besoin d'eux, chez les humains.
Quand les humains se laissent aller à leur pesanteur naturelle, quand ils perdent le sens de leur vie et tombent dans des peurs irraisonnées, les Esprits le sentent.
Alors, ils appellent le vent. On croit, parfois, que le vent fait la guerre aux arbres, mais ce n'est pas vrai. Le vent vient chercher les histoires. Il secoue les feuillages pour qu'elles tombent dans son sac. Il les emporte vers les villages, il les pousse par la fente des portes, ou des volets mal joints. C'est ainsi que les histoires entrent dans les maisons. C'est quand le vent souffle fort dehors, que les contes viennent aux bouches et que les oreilles s'allument. Tout le monde sait cela. Le conteur croit qu'il invente, ou qu'il se souvient. Mais non, l'histoire simplement, s'est posée sur son épaule. C'est elle qui parle. Quand elle a fini, elle s'en va. Elle laisse sa trace en lui, comme tous les êtres qui ont croisé sa route, l'ont fait avant elle. Elle s'envole vers d'autres humains, ou elle retourne à la forêt attendre que l'on ait encore besoin d'elle.
C'est ce que disent les gardiens du temps sur les Hauts Plateaux Andins. Ils disent aussi, que les contes et les infinis savoirs du coeur que savent exprimer les meilleurs d'entre nous, sont nécessaires à la survie de l'homme et à sa croissance. Pourquoi ? Parce qu'ils sont les seuls contrepoids sur la balance des actes aux tourments que nous nous infligeons, aux guerres, aux tortures, aux avidités meurtrières. C'est pourquoi, les Esprits prennent si grand soin de ces "oiseaux invisibles de la Connaissance". Sans eux, la balance pencherait irrémédiablement du côté des ténêbres. C'est pourquoi, disent les sages illett
rés de l'Altiplano, il ne faut pas ajouter son grain d'angoisse à l'angoisse du monde.
Il est vain de s'épuiser à maudire les guerres et à s'effrayer de l'avenir. La seule manière efficace de lutter contre les malheurs du temps est de s'asseoir résolument sur le bon côté de la balance, celui où sont ces riens qui font l'espoir du monde.
Vous êtes conteur, soyez bénis, disent-ils. Henri Gougaud


"Femmes et hommes". Le jaseur Boréal 2006. Julos Beaucarne

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents
Ne vous laissez pas attacher
Ne permettez pas qu’on fasse sur vous
Des rêves impossibles
On est en amour avec vous
Tant que vous correspondez au rêve que l’on a fait sur vous
Alors le fleuve Amour coule tranquille

Les jours sont heureux sous les marronniers mauves
Mais s’il vous arrive de ne plus être
Ce personnage qui marchait dans le rêve
Alors soufflent les vents contraires
Le bateau tangue, la voile se déchire
On met les canots à la mer
Les mots d’amour deviennent des mots couteaux
Qu’on vous enfonce dans le cœur
La personne qui hier vous chérissait
Aujourd’hui vous hait.
La personne qui avait une si belle oreille
Pour vous écouter pleurer et rire
Ne peut plus supporter le son de votre voix

Plus rien n’est négociable
On a jeté votre valise par la fenêtre
Il pleut et vous remontez la rue
Dans votre pardessus noir
Est-ce aimer que de vouloir que l’autre
Quitte sa propre route et son propre voyage ?
Est-ce aimer que d’enfermer l’autre
Dans la prison de son propre rêve ?

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents
Ne vous laissez pas rêver par quelqu’un d’autre que vous-même
Chacun a son chemin qu’il est seul parfois à comprendre
Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Si nous pouvions être d’abord toutes et tous
Et avant tout et premièrement
Des amants de la Vie
Alors nous ne serions plus ces éternels questionneurs, ces éternels mendiants
Qui perdent tant d’énergie et tant de temps
À attendre des autres, des signes, des baisers, de la reconnaissance

Si nous étions avant tout et premièrement des amants de la Vie
Tout nous serait cadeau, nous ne serions jamais déçus
On ne peut se permettre de rêver que sur soi-même
Moi seul connais le chemin qui conduit au bout de mon chemin
Chacun est dans sa vie et dans sa peau
À chacun sa texture, son tissage et ses mots



LES FRUITS ET LES SOURIRES
 
Cueillir les mots
comme l'on cueille les fruits et les fleurs
Cueillir les sourires sur les paupières du jour
Cueillir des pensées sur les lèvres
qui s'ouvrent parmi les pierres
et les hautes herbes de la nuit
Cueillir les rêves parmi les racines de lumière
Cueillir les images avec les pétales du soleil.

Conrad Winter
 


NON DIMENTICARE (n'oublie pas)
 
Mes souvenirs emplissent les plis de mes oublis
Bien ensevelis des lacis qu'on enfouit
Blottie contre la nuit, je te veux tu me fuis
Paradis du non dit, tu me suis sans un bruit
 
Les mois les années passent
les mélodies aussi
Elles racontent les mêmes histoires
de voyages et d'amour aussi
 
La lumière d'un sourire, au bout de la nuit noire
d'un bal à ciel ouvert inonde ma mémoire
L' éclat de son empreinte irradie à jamais
l'air qui s'en va, s'en vient, plie, déplie mes soufflets
Marc Perrone
 
 
 
On ne voit bien qu'avec le coeur.
L'essentiel est invisible pour les yeux.
Saint-Exupéry


Etre fou soi même,
A mi-nuit des tintamarres,
-Quelle sarabande ! -
On a perdu le nord?
Saluer la Petite Ourse
Au pôle des étoiles.
Elle gambade
Au-dessus des fracas.

Dans la nuit de l'hiver, lumière
Un I majuscule et vif, trait vertical et penché vers l'avant. Et après?
Et puis, 12 points de repères, 12 mois, 12 points, pointillés semés, en avant. Et après?
Va ! Le pas sort du cadre...Après, nul ne sait.
Il est bon de ne pas savoir. Sylvie Delom




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photo Grégoire Mosser






Dernière modification le 20/06/2018